Elisabeth Huybens : ‘’Le Cameroun a tout pour être émergent’’

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L’ancienne directrice des Opérations de la Banque mondiale, en charge du Cameroun, de l’Angola, de la Guinée Equatoriale, du Gabon et de la République démocratique de Sao Tomé et Principe a quitté Yaoundé la semaine dernière, quatre ans après son arrivée en juillet 2015. La Belge, qui est arrivée en fin de mandat a eu un important échange avec la presse à la base de la Banque mondiale pour la sous-région au quartier Bastos à Yaoundé pour faire le bilan de son séjour dans la sous-région.

Au moment où vous quittez la tête des Opérations de la sous-région, quel peut être le bilan de l’intervention de la Banque mondiale au Cameroun ?

Nous avons fait des progrès au Cameroun. Le portefeuille de la Banque mondiale y a triplé et il a beaucoup cru dans les régions les plus pauvres, notamment le Septentrion, le Nord-Ouest et l’Est avec le projet de Filets sociaux. Nous avons mis un accent sur l’appui au développement. Nous avons achevé le projet d’urgence de lutte contre les inondations avec 80.000 personnes concernées dans la zone de Maga et Yagoua dans la région de l’Extrême-Nord. Les activités d’appui à l’éducation ont également été améliorées, à l’instar du ratio nombre d’élèves par livre. Il faut dire que ce travail a été fait en collaboration avec le gouvernement et les autres partenaires au développement.

Le deuxième point de réussite est notre intervention dans le secteur de l’énergie. Quand je suis arrivé, on était déjà bien avancé sur le projet hydro-électrique de Lom Pangar.

Aujourd’hui, le barrage est terminé. Et comme vous le savez, l’importance de ce barrage est la régulation du fleuve Sanaga, qui permet aux autres barrages en aval de mieux fonctionner et d’optimiser l’utilisation de l’eau. Ce qui a permis une croissance de la capacité de génération électrique au Cameroun d’environ 120 Mégawatts. Il a aussi été possible de financer et de commencer le projet de la centrale hydro-électrique de Nachtigal. Un projet qui était dans les livres et les rêves du pays depuis presque toujours. Cette centrale permettra la croissance de la capacité de génération de l’électricité de 400 Mégawatts d’électricité de plus, soit 30%. On s’est également attaqué à d’autres goulots d’étranglement de l’électricité au Cameroun tel le transport. La compagnie de transport de l’électricité, la Sonatrel, est opérationnelle. Nous avons signé un accord de financement très récemment pour améliorer l’accès à l’électricité.

Qu’en est-il des appuis budgétaires au gouvernement ?

On a commencé à le faire. Ce qui ne s’était plus fait depuis plusieurs années. Les programmes budgétaires ne sont pas tellement axés sur l’appui aux investissements mais, sur l’appui aux réformes des politiques et institutions. L’on peut citer la réforme des marchés publics, du livre scolaire, es entreprises publiques, du secteur de la santé, notamment l’accès aux produits pharmaceutiques. Nous avons pu réaliser plusieurs études – qui ont été des travaux conjoints avec le gouvernement – qui ont aidé à mieux cerner les problèmes auxquels le Cameroun fait face et comment les surmonter. Je mentionnerai par exemple, entre autres études le Diagnostic systématique de la pauvreté au Cameroun ; l’Etude de recouvrement e la paix ainsi que la Revue de la dépense publique. Ce sont d’ailleurs ces éléments, qui nous ont permis de faire des programmes d’appuis budgétaires au Cameroun.

Ainsi, il y a trois séries d’appuis budgétaires. La première opération a été décaissée à la fin 2017. On espère décaisser la deuxième opération bientôt. Dix actions préalables devaient être réunies. Neuf l’ont déjà été. On attend les décisions sur la gestion des entreprises publiques sur lesquelles on s’était mis d’accord. [NDLR : Entretien réalisé avant les derniers textes du chef de l’Etat sur les salaires des DG et PCA]. Dès que cette condition sera réunie, on va pouvoir présenter l’opération d’appui au budget à notre conseil et décaisser l’opération.

Y a-t-il des domaines dans lesquels la Banque mondiale pourrait faire des appuis plus prononcés ?

Bien sûr. Il y en a toujours. Je soulignerai peut-être le domaine des TIC. Le domaine de l’économie digitale a encore beaucoup de manque à gagner. On espère appuyer le Cameroun afin de mieux capter ce potentiel. Nous pensons davantage renforcer l’appui au développement des régions les plus pauvres en améliorant l’affection des infirmiers et des instituteurs dans lesdites régions afin que le déséquilibre dans ces deux domaines diminue.

En parlant par exemple des réformes, pensez-vous que le gouvernement est réceptif à vos observations ?

Eux et nous avons un dialogue franc et robuste. Nous avons toujours eu des discussions très ouvertes sur les résultats des études que nous avons menées, qui ont conduit à nos programmes d’appuis. Il y a un esprit ouvert. Bien sûr, il y a un ensemble de défis, qui prennent du temps. On ne peut pas tout faire au même moment. Mais, je pense qu’on va dans la bonne direction.

Que pense la Banque mondiale de la réforme des comités dans le secteur public ?

Cette réforme est très importante. Elle inclut plusieurs volets. Le volet de la réforme des comités n’est qu’un volet dans cette réforme complexe et difficile dans plusieurs pays. Ce que le gouvernement a commencé à faire va dans le bon sens. Il y a un inventaire en cours et des limitations sur la création des nouveaux comités. Comme l’a souligné la revue des dépenses l’ensemble des rémunérations au Cameroun doit être revu pour une rémunération plus correcte, plus équitable pour qu’on n’ait plus besoin de ces mesures pour faire face à la motivation des agents publics.

Que pensez-vous de la réforme des marchés publics ?

C’est une réforme de longue haleine. Elle n’est pas aboutie, notamment quand on passe une nouvelle législation. On ne peut pas réformer l’ensemble des marchés publics sans la pièce législative nécessaire. Il faut donc mettre en œuvre les dispositions de cette loi. Les appréhensions que nous avions avec le système antérieur est qu’il y avait un ministère des Marchés publics, qui était juge et parti et le rôle de chacun n’était pas bien défini. Notamment le ministère des Marchés publics, les maîtres d’œuvres, le régulateur. Dans un système, qui fonctionne bien, les rôles sont bien distincts. Ce qui n’était pas le cas avant. Il faut aussi améliorer la pratique de tous les jours. On a pu signer le projet PPPs, qui va accompagner cette réforme avec des appuis dans la formation, la mise en œuvre des procédures,.

Que pensez-vous de la capacité des Camerounais ?

J’ai toujours été impressionnée par les capacités de la population camerounaise, aussi bien dans le secteur public que dans le secteur privé. On trouve toujours des gens, qui sont bien éduqués, qui connaissent leur domaine d’expertise. C’est un cadre de motivation, qui pourrait encore motiver cela. Il s’agit de renforcer le choix des activités. Même dans les technologies novatrices, les capacités des Camerounais sont énormes.

Que pensez-vous de l’opinion selon laquelle la sous-région Afrique centrale est la moins intégrée ?

Je suis d’accord avec cette opinion. Il y a beaucoup de travail à faire. Le travail, qui est moins visible, mais le plus avancé est le secteur financier. Un domaine, qui soutient le secteur privé. Nous avons commencé un projet avec la BEAC, qui appuie les activités d’intégration sous-régionales, avec un accent particulier sur l’inclusion financière. C’est-à-dire un système qui permet d’avoir des finances digitales plus poussées. Nous avons aussi plusieurs projets, qui appuient les investissements dans le transport et dans l’électricité, entre autres. Ce sont des projets lourds, qui nécessitent du temps pour être mis en œuvre. Nous avons un très grand projet de transport de l’électricité, qui a commencé il y a deux ans et qui permettra de connecter le Tchad. Il y aura donc un commerce d’électricité sous-régional comme cela se passe déjà en Afrique australe et en Afrique de l’Ouest. Tous ces investissements ont aussi besoin des réformes. Par exemple, en ce qui concerne les corridors, le passage des frontières. il ne suffit pas de réhabiliter les routes si en même temps on ne fait pas des réformes pour améliorer la maintenance de ces routes, contrôler les charges à l’essieu ou si on maintient les nombreux postes de contrôles routiers, qui n’ont pas un objectif substantiel.

Ceci me rappelle une autre étude que nous avons faite sur le commerce agricole en Afrique centrale ? Ladite étude démontre que ce commerce pourrait améliorer la vie des consommateurs des centres urbains du Gabon et de la Guinée équatoriale comme la vie des producteurs, qui sont surtout au Cameroun.

Ce commerce se voit diminué dans son potentiel à cause du manque des investissements et des réformes des réformes, qui devraient se faire pour améliorer la fluidité du commerce ? Les producteurs et les commerçants font face à des tracasseries du début à la fin de la chaîne.

Que pensez-vous de l’échec du DSCE ?

J’ai apprécié l’attitude du gouvernement, face au DSCE1, qui n’a vraiment pas abouti aux aspirations, qui avaient été proposées. Le Cameroun est en train de réfléchir pour faire mieux dans le deuxième DSCE et nous espérons que les études que nous avons menées pourront aider le gouvernement à réussir le DSCE2. Je ne pense pas que ce soit un choix différent des secteurs qui est nécessaire. Peut-être excepté un, les domaines sont connus : le transport, l’énergie, le secteur digital, le développement des centres urbains, l’agriculture et l’élevage.

Comment appréciez-vous l’indice du capital humain au Cameroun ?

L’accès à l’éducation au Cameroun est assez bon. Mais, la qualité n’est pas à la hauteur. Le taux de malnutrition est encore très élevé au Cameroun. C’est un problème extrêmement grave, au regard des effets de la malnutrition sur un enfant. Elle n’a pas seulement comme conséquence la mortalité infantile. Mais aussi un retard sur la croissance physique et mentale et ces enfants sont condamnés pour la vie car, ils ne vont jamais atteindre leur potentiel. Ce phénomène se retrouve dans les régions les plus pauvres, ainsi que le phénomène des grossesses précoces.

Pensez-vous que le Cameroun peut être émergent en 2035 ?

Le Cameroun a tout pour être émergent. J’espère qu’il va poursuivre les réformes, qui vont lui permettre d’y parvenir. Il s’agit de faire des choix judicieux et une utilisation judicieux des ressources qu’on affecte aux investissements. Notamment les infrastructures. Il est aussi important d’améliorer le climat des affaires. Le capital humain doit être renforcé. Il faut aussi s’assurer qu’on accède à la paix dans les régions en conflits. Nous sommes contents de pouvoir accompagner le Cameroun dans ce sens.

Propos recueillis par Justin Blaise Akono

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