Covid-19 – Pr Tetanye Ekoe:  »Urgence d’un état d’urgence sanitaire au Cameroun »

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Par Pr Tetanye Ekoe*

La pandémie du coronavirus tombe brutalement comme un tsunami sur les pays d’Afrique sub-saharienne désemparés comme d’habitude face à toute urgence de santé publique. Le souvenir des épidémies de rougeole et celle plus récente d’Ebola hante toujours l’imaginaire collectif. L’observateur reste comme ébahi devant tant de candeur et d’innocence affectées des gouvernements africains devant ce qui devrait constituer leur devoir principal : la survie et le bien-être de leurs populations. Le véritable défi de cette pandémie consiste quoi qu’il en coûte pour les  dirigeants africains, à sauver des milliers de vies d’une mort brutale et d’une fin dans l’indignité collective.

Le virus, son origine et sa virulence

Ce qu’il faut rappeler au public c’est que le Covid-19 appartient à la vaste famille des coronavirus qui peuvent être pathogènes chez l’homme et chez l’animal (1). On sait que, chez l’être humain, plusieurs coronavirus peuvent entraîner des infections respiratoires dont les manifestations vont du simple rhume à des maladies plus graves comme  le syndrome respiratoire du Moyen-Orient (MERS) et le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS). Le dernier coronavirus découvert à Wuhan en 2019, après avoir été baptisé nCoV-2019 dans un premier temps, a été appelé SARS-CoV-2 (SARS pour “Syndrome Aigu Respiratoire Sévère” et CoV pour “CoronaVirus”). Sa maladie a été nommée Covid-19 (4).

On sait que ce virus a un attrait ou tropisme particulier chez l’homme pour l’appareil respiratoire et surtout le tissu pulmonaire où il provoque des lésions dévastatrices et mortelles. Les observations nécropsiques effectuées sur les victimes de SRAS en 2003-2005 ainsi que celles tirées des cadavres chinois de Wuhan sont très illustratives de ces données physiopathologiques (2, 3, 4). Qu’à cela ne tienne, et quelle que soit l’origine de ce virus d’un nouveau genre et comme l’ont montré les effets de la pandémie en Chine et en Europe, l’atteinte du virus peut donner lieu à plusieurs groupes de malades : les jeunes organismes généralement plus résistants à peine symptomatiques, les adultes vigoureux et sains qui développent un syndrome grippal plus ou moins sévère et, enfin, le groupe des personnes âgées, des personnes affaiblies par toutes sortes d’affections telles que le HIV, le diabète, le cancer, l’alcoolisme ou l’obésité, etc…

Les deux premiers groupes représentent près de 80% de la population des personnes atteintes et généralement guérissent. Quant au dernier groupe à haut risque de mortalité, il peut représenter selon les populations, de 3 à 20% de la population. Mais les trois groupes constituent ensemble le réservoir du virus à partir duquel le reste de la population est progressivement et rapidement contaminée. (4) Aussi, la survie des personnes du dernier groupe dépend essentiellement des capacités de prise en charge offertes par le pays : admissions rapides dans des unités dotées d’équipement appropriés (respirateurs et d’oxygène, etc.), assistance des malades par du personnel de haute qualification, prise en charge anti-infectieuse et nutritionnelle appropriée des personnes contaminées, etc.

L’état des lieux dans les pays africains

En dépit des statistiques chaque jour galopantes du nombre des cas de  contamination au Covid-19, l’état des lieux est quasiment le même dans tous les pays de la sousrégion. Faiblesse des infrastructures sanitaires, manque de tests et de kits de détection des individus contaminés, absence de structures de prise en charge des cas sévères dans les hôpitaux, indifférence presque généralisée des populations insuffisamment sensibilisées sur les dangers vitaux de la pandémie. Quasiment tous les gouvernements africains pris de panique, pressés par l’OMS et les organisations non gouvernementales d’une part et d’autre part visiblement secoués par le spectacle effrayant des morts survenant dans des pays asiatiques et européens mieux équipés, se sont empressés de fermer leurs frontières et ordonné la fermeture des écoles et des universités ainsi que les lieux de rassemblement des populations tels que les églises, les lieux de cultes, etc.

En outre, l’anticipation des gouvernements est timide quant à la préparation des grands abris et locaux susceptibles de recevoir les personnes susceptibles d’être confinées. Partout on déplore le manque de tests de détection des suspects et le manque de préparation du personnel spécialement affecté à la prise en charge de ces malades. On a négligé la menace qui pèse dans la grande majorité des pays sur le personnel de santé qui ne dispose que rarement de kits et de revêtements spéciaux de protection contre leur propre contamination. On a oublié que ce personnel de santé potentiellement exposé à ce risque de contamination, faute d’être protégé convenablement, est susceptible de déserter les hôpitaux, seuls recours des malades atteints. En réalité, les leçons de l’épidémie d’Ebola d’il y a à peine 5 ans sont déjà oubliées ou rangées dans les tiroirs.

A ce cortège lugubre vient s’ajouter le spectacle paradoxal de populations urbaines quasi indifférentes devant le danger mortel imminent. Les scènes ubuesques à Dakar, Abidjan, Douala ou Brazzaville et Kinshasa sont véritablement indescriptibles et trahissent l’indifférence du comportement incompréhensible des individus et des communautés face au danger vital. Rien n’y fait car tout se passe comme si ces populations se moquaient des instructions timides de leurs gouvernements en matière de prévention de la contamination.

L’espoir d’un traitement curatif ou préventif et le vaccin alors.

Toute la planète fourmille et crépite à l’idée que l’on pourrait disposer d’un traitement pour le Covid-19. Ainsi, la chloroquine et l’azithromycine alimentent une polémique féroce. D’une part les partisans de l’utilisation

de ces médicaments considérés comme ayant fait la preuve de leur efficacité et d’autre part les adversaires de ces traitements suspects d’être potentiellement dangereux pour les malades. Bien que les gouvernement français, américains et algériens aient adopté et officialisé l’usage de ces thérapies, l’OMS quant à elle recommande de ne prendre aucun médicament, y compris les antibiotiques, en automédication, pour prévenir ou guérir la Covid-19. On peut néanmoins signaler que plusieurs essais cliniques de médicaments occidentaux ou traditionnels sont en cours. Par exemple, la colchicine ou le recours à des combinaisons anti-rétrovirales (Lopinai/Ritonavir). Il est prudent d’attendre que l’OMS nous confirme l’efficacité ou l’innocuité de ces traitements expérimentaux (4) et que les résultats des recherches en cours dans nombre de pays aient fait l’objet d’un consensus international. Il en est de même des vaccins en cours d’essais cliniques et demande  qu’on s’arme de patience compte tenu des procédures inhérentes à la rigueur des essais cliniques.

L’indispensable arrêt de la contamination des populations et l’urgence d’état sanitaire

Face au dénuement ci-dessus décrit, l’évidence crève donc les yeux que les instructions velléitaires des gouvernements ne suffisent plus à inverser la tendance et qu’il faut véritablement changer de cap et de méthodes pour arrêter radicalement la progression de la contamination. Faute de le faire, comme ne cesse de le marteler le Directeur général de l’OMS, les Etats africains courent à leur perte d’ici à la fin de ce tsunami.

Même s’il faut néanmoins rendre à César ce qui est à César, car certains gouvernements ont pris le taureau par les cornes pour décréter leur pays en état d’urgence sanitaire, mettant en confinement total l’ensemble de leur population pendant des périodes variables. Comme il fallait s’y attendre, ce confinement coûte un prix considérable aux populations déjà démunies et est susceptible de grever le budget déjà largement handicapé dans certains de ces pays par la lutte contre l’insécurité.

Il n’en reste pas moins que la marge de manœuvre des gouvernements est très étroite. Comme dirait Hamlet, To be or not to be. That is the question. En d’autres termes, les gouvernements devront bien choisir entre imposer des sacrifices redoutables à leurs populations ou les laisser mourir de leur belle mort du Covid-19. Qui des dirigeants de notre continent accepterait cette image du Titanic allant inexorablement se fracasser sur l’iceberg du covid-19 et abandonner leurs populations dans l’indignité la plus funeste des temps modernes de notre histoire ?

Quel exemple pour le Cameroun ?

Notre pays quant à lui a traversé depuis près de 40 ans des périls d’une  gravité à compromettre l’unité nationale. L’exemple récent du Grand dialogue national en est une preuve palpable. En outre, notre pays a fait la preuve en d’autres domaines de capacités rarement contestées de sa capacité à vaincre des épreuves difficiles. Les mesures courageuses prises et instruites par le gouvernement sont sans aucun doute pertinentes et semblent avoir quelques effets timides mais perceptibles. Néanmoins, comme l’ont certainement suggéré d’autres acteurs et le Pr Sobgwi de l’Académie des Sciences, des mesures de confinement total s’imposent pour sauver nos populations du spectacle d’Apocalypse ci-dessus annoncé. Il est tout aussi certain que, concomitamment à ces mesures drastiques, des mesures d’accompagnement doivent permettre de soulager les sacrifices qui découleront de ces mesures. Pour financer ces mesures d’accompagnement, on pourrait imaginer par exemple des réaffectations budgétaires à partir de dépenses gelées par les instructions gouvernementales pour renforcer les ressources du ministère de la santé et, comme dans toute situation d’urgence nationale, toutes les forces vives du pays pourraient être invitées à contribuer à l’effort de cette guerre national.

Il est possible de penser qu’avec des mesures d’accompagnement gérées dans la transparence et la traçabilité, les populations pourraient accepter des sacrifices insoupçonnés pour survivre individuellement et collectivement. En outre, la légitimité des institutions est telle que nul ne contesterait à l’Etat de recourir à tous les pouvoirs pour mettre entre parenthèses les guidons de la vie nationale afin de permettre aux populations de sortir de cette nouvelle épreuve vitale, renforcées comme une nation prête à l’émergence. Qui refuserait au Chef incontesté de la

Nation, de demander à ces populations du sang et des larmes pour survivre et sauver des vies de cette pandémie qui leur est imposée de l’extérieur ? Personne.

  • Doyen honoraire Faculté de médecine
  • Yaoundé I, ancien vice-président
  • de l’Ordre national des médecins
  • du Cameroun,
  • Consultant/ RITAG de l’OMS Afrique.

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