Cameroun : Paul Biya exclut les prisonniers de luxe du Grand-Nord

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La mesure de commutation et remise des peines exclut volontairement une certaine catégorie de détenus pourtant candidats idéaux à une libération

Par L’Œil du Sahel

Dans son édition du 27 mars dernier, L’Œil du Sahel écrivait «où en est le Cameroun avec les mesures pour désengorger les pri­sons ?». S’inspirant ainsi de la déclaration de Michelle Bachelet, Haut-commissaire aux droits de l’Homme des Nations-Unies faite le 25 mars, au sujet de l’urgence de désengorger les prisons pour prévenir ces milieux particulière­ment à risque, au même titre que les hôpitaux et les centres psy­chiatriques entre autres de la pan­démie du coronavirus. Elle soule­vait en effet que, «Le Covid-19 a commencé à frapper les prisons, les maisons d’arrêt et les centres de détention d’immigrants, ainsi que les centres de soins résiden­tiels et les hôpitaux psychia­triques, et risque de causer des ravages auprès des populations extrêmement vulnérables au sein de ces institutions».

Elle exhortait de ce fait «les gouvernements et les autorités compétentes à travailler rapide­ment pour réduire le nombre de personnes en détention», en libé­rant par exemple «les détenus les plus âgés et ceux malades, ainsi que les délinquants présentant un risque faible». Jusque-là, le Cameroun à travers sa justice n’avait pas cru bon d’agir, pour­suivant allègrement ses condam­nations, ses déferrements et ses arrestations. Jusqu’à ce qu’en début de semaine, le 13 avril pré­cisément, la prison centrale de Kondengui à Yaoundé frôle l’im­plosion.

LE COVID 19 AU PÉNITENCIER

En effet, les pensionnaires de cet établissement pénitencier affirmaient que le Covid 19 était déjà dans leurs murs et exigeaient que des mesures soient prises pour leurs protections. De manière concrète, le décès «suspect» de 03 des leurs et de forts soupçons de malades au sein de cette prison avaient eu raison d’eux : «il y a eu 03 personnes décédées ici hier. Habituellement quand c’est le cas, leurs noms et quartiers sont affi­chés à l’entrée de l’infirmerie de la prison, au vu et au su de tous. Curieusement pour ces trois cas, ça s’est fait de bouche à oreille et jusqu’à l’heure où je vous parle (soir du 14 avril 2020 Ndlr), aucune liste du genre n’y est tou­jours pas affichée. De plus, dans la nuit du 13 avril, une dizaine de personnes ont été sorties en cati­mini de la prison pour être mises en quarantaine on ne sait trop où. Sur ces cas aussi, aucune commu­nication réelle. Sans compter les gardiens qui ne viennent plus depuis un moment parce qu’eux aussi en quarantaine», affirme un pensionnaire de cet établissement pénitencier.

C’est donc certainement fort de cela que le 15 avril dernier, le président de la République du Cameroun, Paul Biya a signé un décret portant commutations et remises de peines. Ledit décret tant attendu, bien que pris, ne ser­vira pas vraiment à désengorger les prisons. Du moins, pas comme on l’aurait souhaité ou comme il l’aurait fallu. Car, selon les recommandations du haut-com­missaire aux droits de l’Homme des Nations-Unies, cette mesure devrait viser en premier «les déte­nus les plus âgés et ceux malades, ainsi que les délinquants présen­tant un risque faible». Pourtant, il n’en est rien dans ce décret. Il ne vise que «les personnes définitive­ment condamnées à la date de la signature du présent décret».

PERSONNES NON CONCERNÉES

De plus, précise bien l’article 4 dudit décret, les dispositions de l’article 1 ne sont pas applicables «aux personnes en état d’évasion, aux récidivistes, aux personnes détenues pour avoir été condam­nées pour une infraction commise pendant qu’elles se trouvaient en détention, aux personnes pour les infractions d’at­teinte à la sûreté de l’Etat, terro­risme, détournement, corruption, concussion, favoritisme, trafic d’influence et prise d’intérêt dans un acte, fausse monnaie, fraudes douanières ou fiscales, fraudes aux examens et concours, expor­tations frauduleuses de devises, détentions irrégulières et trafic[LdS01] de stupéfiants, infraction à la législation sur les armes, infraction à la législation forestière, tortures, viols, agres­sions sexuelles et pédophilie».

En gros, les personnes déte­nues pour des menus larcins comme défaut de carte d’identité et encore en attente de jugement, ne sont pas concernées par cette mesure. Et l’on sait qu’ils sont majoritairement issus du septen­trion, étant donné que la seule capacité d’établissement d’un acte de naissance dans ces régions n’est pas la chose la mieux partagée. Il en est de même pour les personnes arrê­tées dans le cadre de l’opération épervier, sous le couvert de détournement de deniers publics tel l’ex-Minatd Marafa Hamidou Yaya, et l’ex-Dg de la Sodecoton Iya Mohammed, dont les déci­sions ont pourtant déjà été ren­dues dans leurs différentes affaires, mais qui malgré tout, compte-tenu de la circonscription du décret, devraient quand même rester en prison.

Des personnes dont les affaires sont encore en cours de jugement et qui justifient d’adresse connues, pouvant être retrouvées à tout moment comme l’ex direc­teur général de la Crtv Amadou Vamoulké ne sont également pas épargnés. Encore moins des per­sonnes d’âge mûrs qui ne repré­sentent plus aucun danger pour la société. Même des personnes déte­nues pour des raisons politiques, tel Mamadou Mota ne bénéficiera pas de cette mesure. D’ailleurs leurs affaires sont encore pen­dantes ou non encore enrôlées devant différentes juridictions.

REMISES DE PEINES

De façon générale, presque personne n’en bénéficiera, vu qu’il n’y est presque majoritairement que question de remise de peines. 02 à 03 ans pour les personnes condamnées à plus de 10 ans, ou une peine de condamnation à temps pour les personnes condam­nées à vie, ou alors une peine de condamnation à vie pour les per­sonnes condamnées à mort. Les seules personnes qui pourraient en bénéficier, environ une cinquan­taine, voire moins pour la seule prison centrale de Yaoundé, ne résout pas le problème de désen­gorgement des prisons, lorsqu’on sait que cette prison construite pour contenir qu’un maximum d’environ 1000 détenus, en héberge près de 6 000, avec la majorité en détention provisoire. Il en est de même en région, la prison centrale de Maroua, construite pour 350 personnes compte actuellement plus de 1 470 détenus dont 70% en attente de jugement.

Il est important de noter que dans de telles conditions de déten­tions, où les personnes sont déte­nues dans de mauvaises condi­tions d’hygiène, avec des services de santé insuffisants, voire inexis­tants, L’éloignement physique et l’isolement sont pratiquement impossibles. Le cas précis des per­sonnes particulièrement vulnéra­ble au Covid-19 tel les détenus les plus âgés, les malades, les délin­quants présentant un faible risque, les femmes enceintes, les détenus handicapés et mineurs n’a même pas été évoquée. Dans cette vague, rentre toute personne déte­nue sans fondement juridique suf­fisant, y compris les prisonniers politiques et les personnes déte­nues simplement pour avoir exprimé des opinions critiques ou dissidentes.

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