Cameroun : Le député Jean Michel Nintcheu traite le mémorandum Sawa de repli identitaire anachronique

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Depuis quelques jours, circule sur la toile un  fameux texte appelé « Mémorandum SAWA ». Ce pamphlet, extrêmement nocif pour notre vivre ensemble, n’est que la conséquence de l’inscription des notions « autochtones » et « allogènes » dans la Constitution. Et plus récemment, de l’article 246 alinéa 1 du Code  général des collectivités territoriales décentralisées qui indique que le maire de la ville doit être un « autochtone ». Tel  que contenu dans le « Mémorandum SAWA », il ne s’agira plus uniquement du maire de la ville. D’après les signataires qui ne sont rien d’autre que des néo-nazis tropicalisés, cette disposition doit également s’étendre à la quasi-totalité des élus de « leur territoire » et en particulier à tous les députés, sénateurs et maires des circonscriptions électorales situées sur « leur territoire ».  En somme, le but des signataires et des commanditaires tapis dans l’ombre est de catégoriser les citoyens camerounais installés sur « leur territoire »..

La Constitution du Cameroun, malgré diverses modifications, a toujours consacré le principe de l’égalité en droits et en devoirs des citoyens. Dans le Préambule de la Constitution de 1972, il était inscrit noir sur blanc:

« Nul ne peut être inquiété en raison de ses origines ». Dans la Constitution du 18 janvier 1996, le Préambule s’est enrichi des notions « Allogènes  » et « Autochtones « .et on y a inséré la phrase suivante: « l’État assure la protection des minorités et préserve les droits des populations autochtones « . Pour la protection des minorités,  c’est normal à partir du moment où un simple calcul démographique permet de les identifier.

Pour ce qui concerne la notion d’autochtonie,  les Nations Unies reconnaissent deux peuples autochtones au Cameroun à savoir les pygmées et les Bororos. Ce n’est malheureusement pas uniquement de ces deux peuples qu’il s’agit quand on parle d’autochtones dans la Constitution et ie Code général puisque le livre préliminaire ne nous renseigne pas sur le contenu du terme « autochtone » encore moins sur la notion de « originaire de la région « . Connaissant le logiciel insidieux en vigueur dans la démarche programmée du régime de Yaoundé depuis des décennies en matière stigmatisation de ce que ses idéologues appellent publiquement  « communauté en surnombre »,  il y a lieu de s’inquiéter sur les réelles motivations de l’inscription de ces deux termes dans le dispositif législatif.

Il n’est de secret pour personne que la vie n’a pas été créée au Cameroun. En dehors des deux communautés que je viens de citer, toutes les autres se sont installées à la suite des migrations internes et le plus souvent extérieures puisqu’il est établi que des communautés ont des racines hors du pays. Fabien Eboussi Boulaga a dit fort à propos (je cite): « Autochtones,  allogènes, ces mots sonnent pédants et barbares. Ils sont l’une des manifestations d’une inculture grandissantes. […]. La protection des minorités relève d’une mauvaise écologie: on n’a pas à protéger une catégorie de citoyens comme on le fait des espèces animales ou végétales en danger de disparition […]. Pour nous, l’autochtonie est un mythe « .

Le célèbre écrivain Mongo Beti de renchérir: « Les Sawa n’ont pas plus créé Douala que les Betis n’ont créé Yaoundé. Sans doute ces sites étaient-ils habités respectivement par les Sawas et les Bétis. Mais les uns et les autres étaient à l’époque, bien incapables de créer une ville, n’en ayant ni les moyens techniques ni les ressources financières. L’homme blanc vint,  choisit l’emplacement, traça les voies, dressa les plans des édifices, bâtit et administra « .

Les villes de Douala et de Yaoundé sont des villes cosmopolites. Leur réalité est différente de celui des autres villes du pays. C’est l’État du Cameroun, à la suite des colons allemands, qui a décidé d’accorder un statut particulier à ces deux villes en faisant de Yaoundé la capitale politique et de Douala la capitale économique. C’est ainsi que Yaounde est devenu le centre de production des services et Douala le centre de production des richesses. l’État aurait pu choisir Bafia, Bafoussam, Bertoua ou Dschang comme capitale politique. Le Président Ahmadou Ahidjo aurait pu délocaliser la capitale politique à Garoua. Tout comme l’État aurait pu choisir  Limbe, Mouanko ou Kribi comme centre de production des richesses. Ces trois dernières villes disposent également d’une façade maritime que l’État aurait pu aménager en y investissant d’importants moyens financiers comme cela a été le cas avec le port de Douala. Il convient de rappeler, afin que nul n’en ignore, que le PIB de Douala qui est évalué à environ 3.090 milliards de FCFA est la résultante des efforts consentis par l’État et les créateurs de richesse qui y sont installés. Quand l’État met d’importants moyens dans cette ville de Douala, c’est du fait de deux choses essentielles :

– L’importance et surtout la contribution de cette ville dans la richesse nationale ( plus de 60% des recettes de l’État) .

– La démographie qui est par essence l’outil de base de toute analyse ou prospective en matière économique, social, éducatif, de santé etc.  En clair, le volume d’infrastructures, le nombre d’écoles ou d’hôpitaux construits, d’aménagement de la voirie urbaine, de la santé découle de l’importance de la démographie. C’est également cette forte démographie qui  fixe ou fonde les opérateurs économiques sur leurs projets et crée l’attractivité en termes d’investissements. Qui peut sérieusement investir où il y a une faible démographie ?

Qui peut raisonnablement dire que tous ces  déterminants dépendent exclusivement des « autochtones »? La démographie, c’est un grand ensemble constitué de personnes originaires de plusieurs régions du pays.

Au demeurant, il est normal que tout citoyen doit respecter les us et coutumes du terroir partout où il s’installe. À ce titre, des espaces pour la préservation de la culture et des traditions ancestrales doivent être aménagés. C’est un droit pour les peuples hospitaliers. Mais en même temps on ne saurait accepter la médaille tout en refoulant son revers. Dans le cadre de la responsabilité sociétale des entreprises RSE) par exemple, les signataires de ce fameux « Mémorandum SAWA » peuvent-ils jurer la main sur le cœurque les chefferies ou cantons ne perçoivent absolument rien avant l’installation d’une entreprise de taille importante ou d’une multinationale ? Le cas Dangote devrait leur rafraîchir la mémoire. Ces entreprises de taille importante notamment les multinationales s’installent à la suite d’un business plan qui s’appuie d’abord sur la démographie. Qui sont ceux qui font croître la démographie ? Il faut être de mauvaise foi manifeste pour oser citer uniquement les « autochtones ». Plus une ville dispose d’un PIB important, plus elle est attractive d’où l’exode rural. Ça se passe ainsi dans toutes les grandes villes au monde. Moins elle dispose d’un PIB important, moins elle est attractive. Si l’État du Cameroun décide d’investir dans les ports de Limbe et de Kribi tout en délaissant celui de Douala et si tous les « allogènes décident de partir de Douala et que toutes les entreprises décident de délocaliser. Douala ne sera plus qu’un village perdu et isolé. C’est ça qui est la vérité implacable.

À l’heure où le monde entier est confronté à la rude concurrence, où notre jeunesse est appelée à affronter les jeunesses d’autres pays, où le Cameroun doit affronter les défis de l’émergence tant proclamée dans les discours officiels, il est inconcevable et ahurissant de se rendre compte que le régime de Yaoundé refuse obstinément de tenir compte de certaines réalités qui vont  fatalement nous rattraper. Que fait-on des citoyens qui n’ont pas eu la chance de voir leurs géniteurs les reconnaître sur un acte de naissance? Que fait-on de ceux dont il est mentionné sur l’acte de naissance PND (Père non déterminé)? Que fait-on des compatriotes issus du métissage culturel? Un fils ou une fille ne choisit pas ses parents qui eux-mêmes n’ont pas choisi de naître dans un espace géographique donné. En faisant une fixation sur le terme « allogène », on bafoue les principes fondamentaux de la VIE. On laisse prospérer un marqueur terrible qui est de nature à niveller des compétences vers le bas.

Le monde est devenu un village planétaire. Seuls la compétence, la méritocratie et le suffrage universel doivent dicter les choix dans une République. Les peuples qui l’ont compris sont entrain d’avancer tandis que ceux qui ne l’ont pas compris sont entrain de s’enfoncer dans le trou noir. Le premier satellite éthiopien ETRSS-1 sera lancé dans l’espace le 20 décembre 2020. Le monde entier retiendra que c’est l’Éthiopie qui réalisera cette prouesse technologique et non une communauté quelconque de ce pays d’Afrique qui, il y a plus  de deux décennies, croyait sous la famine.  Que dire du Rwanda qui, après une guerre civile qui a fait près de 900.000 morts du fait de la stigmatisation des communautés existantes, a décidé de supprimer la partie consacrée aux origines des citoyens dans les actes d’état-civil? Les termes « Hutu » et « Tutsi » ont été bannis desdits actes. Faites la comparaison entre le Cameroun et le Rwanda et parlez aux camerounais. En France que nos décideurs aiment tant citer ou copier, la maire de la ville de Paris est une française d’origine espagnole. Le maire de Londres est un britannique d’origine pakistanaise et le maire de New-York un américain  d’origine italienne. Si on avait déplacé les villes de Paris, Londres et New-York au Cameroun,  ces personnalités seraient d’office exclus de la compétition car ne pouvant pas être candidat à cette fonction. Ce que les populations civilisées de ces grandes villes ont compris est que seule la capacité du maire de la ville à pouvoir affronter les défis du présent et du futur comptent dans la détermination de leur choix de vote. Idem pour les députés qui sont élus en fonction de leurs compétences et de leur capacité à contrôler l’action gouvernementale ou à défendre les aspirations du peuple. Et pas une autre considération de surcroît discutable, comme c’est le cas avec la notion d’autochtonie au Cameroun.

L’autochtonie ne saurait en aucun cas créer une autre forme de discrimination. L’article 46 alinéa 3 (le dernier article) de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones indique à cet effet ce qui suit: « Les dispositions énoncées dans la présente Déclaration seront interprétées CONFORMÉMENT AUX PRINCIPES DE JUSTICE, DE DÉMOCRATIE,  DE RESPECT DES DROITS DE L’HOMME,  D’ÉGALITÉ,  DE NON-DISCRIMINATION,  DE BONNE GOUVERNANCE ET DE BONNE FOI ». Dans cet article 46 alinéa 3, il est énuméré les principes de JUSTICE, DE DÉMOCRATIE,  D’EGALITE ET DE NON-DISCRIMINATION. En clair, si l’on s’en tient à la Déclaration des Nations Unies sus-citée, les autochtones – que l’Exécutif a par ailleurs refusé de définir avec clarté dans la Constitution et dans le Code général des collectivités territoriales décentralisées – ont certes des droits  mais ils ne sauraient d’aucune façon en bénéficier en discriminant les non autochtones encore appelés »allogènes ». Il n’est nullement question de piétiner les sacro-saints principes D’ÉGALITÉ et de DÉMOCRATIE. On ne saurait tenter de régler un problème en créant justement le même problème ou un autre problème.

Pour les générations futures, le Cameroun gagnerait à extirper les termes « allogènes » dans la Constitution de la République ainsi que l’article 246 alinéa 1 du Code général des collectivités territoriales décentralisées. Ces deux dispositions sont nocives pour notre vivre-ensemble, potentiellement conflictogènes pour l’intégration nationale et surtout porteuses de déflagrations sociales de forte amplitude.

Hon. Jean Michel Nintcheu, Député.

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