Cameroun : La seconde vie des ex-migrants camerounais en construction

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De retour au pays, des aventuriers ayant bravé des situations inhumaines essaient de se refaire.

Aucun sujet a priori n’est tabou à ses yeux. Pourtant, lorsqu’on lui demande de raconter les exactions qu’elle a subies au « front », Caroline Sihbimo fond en larmes, comme si le reporter du Jour venait de lui faire revoir ses vieux démons. La question fâche. Après qu’elle se soit ressaisie, la jeune femme de 33 ans annonce quelques propos à peine  audibles : « Je ne me souviens même plus. ». Puis, sur insistance du journaliste, elle se livre : « Quand j’y suis arrivée (en Algérie), ça n’a pas marché comme je voulais et, en plus même, j’étais enceinte. J’ai accouché normalement en Algérie et je voulais forcer pour entrer en Libye avec mon bébé.

Je n’y suis pas entrée et je suis ici au Cameroun avec lui. » Ce qui intrigue le plus Caroline, c’est le sort incertain du père de son enfant. Elle est sans nouvelles de lui. A-t-il péri lors de la traversée de la Méditerranée comme des milliers d’autres africains ayant tenté de fuir leur continent ces dernières années à la recherche d’une vie meilleure ? Difficile d’y répondre. La douleur de Caroline est d’autant plus poignante qu’elle a regagné le Cameroun en août 2018, un peu au forceps, après un séjour de quatre ans hors son pays (son aventure a débuté en 2014). Du gâchis ! Le sort de Yannick Kamwa n’est guère mieux enviable que celui de la coiffeuse, même s’il a terminé ses trois années d’aventure en

Asie, après avoir séjourné tour à tour en Afrique de l’Ouest et en Afrique du Nord. Parti en avril 2007, il a regagné le bercail le 12 mars 2011.

Contrairement à Caroline et à Yannick, ou encore à Linda Gwendoline Ewesse Betote, qui a passé deux ans en Algérie (elle est partie du Cameroun en 2017), Alvine Vanessa Tchoukouadie et Jean-Valère Tako

Ekoume n’ont passé qu’un bref séjour au front : trois mois et six mois respectivement. Alvine est partie en aventure par voie clandestine le 05 novembre 2017 et en est revenue le 7 février 2018 par un vol affrété par l’Organisation Internationale pour les Migrations (OIM). Comme de nombreux jeunes qui rêvent d’une vie meilleure dans l’eldorado européen, Jean-Valère a, en six mois, effectué de brèves escales clandestines dans cinq pays, dont le Nigeria, l’Algérie et le Maroc. Son rêve s’est brisé dans le royaume chérifien, d’où il n’a pas pu sortir.

Orteils amputés après la neige

Eric Pedejdeng Isefong porte encore ses traumatismes, après son séjour infructueux au Maroc, en Libye et en Algérie. La paire de chaussures de cuir que porte le jeune homme âgé d’une vingtaine d’années, cache des pieds sans les orteils, résultat de trois nuits passées sous la neige en Algérie. « C’était lors de la traversée de l’Algérie pour le Maroc. J’ai passé trois jours dans la neige en période d’hiver. Pendant ces trois jours, je suis entré d’abord au Maroc. L’armée marocaine, qu’on appelle

la Guardia, nous arrête et nous dépouille de nos blousons, chaussures et tout ce que nous avions. Elle nous laisse en bermuda ou en short et elle nous demande de retraverser. On entre en Algérie et c’est pendant

cette traversée-là que j’ai eu ce choc, parce que j’ai dormi dans la neige pendant trois jours et je n’avais pas d’équipement pour pouvoir me protéger. »

Ils n’aiment pas les Noirs »

Éric se rend de toute urgence dans un hôpital algérien. Il y est reçu par le médecin Aziz, qui l’assure que « l’on ne peut pas tout amputer », que certains orteils seront « récupérés ». Pourtant, le jeune aventurier retourne au Cameroun le 06 décembre 2018 sans ses dix orteils, mais non sans avoir tiré les leçons : « J’espère trouver mon compte au Cameroun et avoir une vie meilleure pour ne plus sortir pour aller à l’étranger ». Yannick, quant à lui, garde en travers de la gorge l’épreuve de la traversée. « La traversée du désert et de l’Océan a été tellement difficile. Je n’ose même pas penser à ça aujourd’hui, parce que c’est encore traumatisant.

Ça n’a pas marché, et puis j’étais dans une situation difficile », confie l’ancien migrant. Les motivations les plus courantes pour justifier les départs massifs en aventure sont la pauvreté et le chômage dans un pays où les jeunes ont le sentiment que tous les postes sont confisqués par des gérontocrates aux affaires. Eric P. Isefong en avait marre du « système de vie au Cameroun ».

Ce n’était pas facile pour moi, je comptais aller dehors pour trouver mieux. Ici je ne travaillais pas. J’ai pourtant fait une formation, j’étais fabricant en cordonnerie moderne et je n’avais pas pu trouver une personne qui pouvait m’employer pour ça ». Jean Valère, lui, est parti du

Cameroun faute de moyens financiers pour continuer les études. Il était alors élève en classe de 2nde. Quid d’Alvine ? L’ancienne étudiante en 1ème année de chimie (filière où elle était inscrite lors de son départ), redoutait des troubles post-électoraux en 2018, en plus de la situation financière peu confortable de ses parents. « Un moment mon père a baissé les bras et on n’a pas compris pourquoi », affirme-t-elle. En revanche, Vanessa Betote a délaissé un salaire précaire dans un restaurant à Douala pour se lancer en aventure. Le rêve a tourné en cauchemar : « Ce n’était pas du tout facile en Algérie. Déjà il n’y a pas la liberté. Ils n’aiment pas les Noirs, ils sont racistes. Il y a des cas de nos camarades qui ont été maltraités et même tués au désert. (…) En Algérie, le travail est difficile pour les femmes. Ce sont plus les hommes qui travaillent. Même pour les hommes, il n’y a pas le travail en tant que tel en dehors de jongler, faire la ‘‘feymania’’ », se souvient la jeune  femme.

Alvine Vanessa, elle aussi, garde le douloureux souvenir des maltraitances qu’elle a subies : « J’ai été maltraitée, c’est même ça qui m’a poussée à faire un flash-back. J’ai été menacée, privée de ma liberté. Je n’avais plus le droit de m’exprimer, de marcher comme je le fais ici, j’étais toujours enfermée. J’ai été dépouillée en Libye », détaille celle qui, il y a quelques mois encore, ne rêvait que de l’eldorado italien. Jean-Valère a été arrêté dans un chantier : « Ces Arabes-là menacent trop les Noirs. Par exemple moi, j’étais en train de travailler dans un chantier en Algérie et on est venu arrêter tous les Noirs qui étaient là. On était aide-maçons dans le chantier. On nous a déposés au désert du Niger et nous sommes rentrés par avion. »

Brice Kamdem, 17 ans et ancien migrant au Niger, se souvient de ses déboires après l’étape du Nigéria où il a payé 200 000F à des passeurs, grâce à ses parents, pour négocier son passage en Algérie : « Arrivés en Algérie, on a été vendus par des Arabes, on devait payer la somme de 500 000F CFA pour sortir. C’est en sortant que la police nous a arrêtés pour nous ramener au désert du Niger. On était alors obligés de rentrer dans un village qu’on appelle Asamaka où se trouve un camp d’OIM. C’est là qu’on a signé l’engagement de rentrer chez nous. J’étais fier de rentrer. C’était en octobre 2019 », raconte l’orphelin de père, qui regrette aujourd’hui son aventure et conseille aux autres jeunes de voyager légalement. A son départ du Cameroun, Brice venait d’arrêter ses études en 2nde C, faute de moyen pour les continuer.

L’OIM, le sauveur

Grâce à l’appui financier et logistique apporté par l’Organisation internationale pour les migrations, certains anciens migrants revenus au bercail ont pu se refaire une vie. Yannick Kamwa est aujourd’hui cuisinier et porte-parole du groupe au Centre multi fonctionnel de Bépanda. Caroline Sihbimo, elle, a ouvert un salon de coiffure dans l’arrondissement de Douala 3ème, au lieu-dit Village, tandis que Ewesse Betote a investi à son propre compte dans la restauration. En décembre 2019, quand le reporter est reçu au Centre de formation professionnelle

et continue de la Salle, quatre migrants sont inscrits à une session de formation dans ledit centre. Au cours de la précédente session, ils étaient cinq.

Ça fait déjà au moins trois sessions que l’OIM accueille les jeunes et les encadre. » Alvine Vanessa est dans un atelier de soudure et de constructions métalliques, Tako Ekoume Jean Valère, apprenant en froid et climatisation et Eric P. Isefong apprenant en électricité en bâtiment. D’après Simonet Tangue, responsable de discipline au centre, certains ex-migrants présentent des signes de traumatismes psychiques lorsqu’ils arrivent dans leur centre. Ils sont alors pris en charge sur le plan psychologique par la congrégation des frères et par l’aumônerie qui est dédiée à tous les problèmes d’écoute. Des prêtres interviennent également dans ce travail d’accompagnement et de confession.

Source : Le Jour

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