Cameroun : La colère du peuple Sawa Douala vue par Benjamin Zebaze

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Il y a des moments dans la vie où quel que soit l’état physique dans lequel on se trouve, se taire serait la pire des forfaitures.

Alors, même avec sa dernière énergie, participer au débat est le moindre des devoirs. Le peuple Sawa a manifesté une colère froide ponctuée d’un mémorandum univoque la semaine dernière : je n’ai pas souhaité le commenter à chaud, n’ayant pas assez d’énergie pour soutenir les échanges avec mes détracteurs habituels.

Cette réaction d’humeur du peuple Sawa est la concrétisation des maux que je dénonce depuis maintenant 30 ans : elle montre, de manière caricaturale, l’une des conséquences de ce que ce régime, aux mains de personnes inconséquentes, a bâti à partir du 06 novembre 1982. Elle montre aussi et surtout, les prémices de ce qui risque douloureusement de nous éclater à la figure, si des corrections ne sont pas apportées à la gestion de la chose publique.

Pourquoi cette colère du peuple Sawa ?

Comme je l’ai dit par le passé, ce peuple réagit exactement comme l’aurait fait n’importe quelle autre communauté qui voit s’amenuiser aussi rapidement sa sphère d’autodétermination. Elle exprime un mal être, exactement comme celle de la communauté anglophone depuis des années et nous serions mal placés pour la juger avec la légèreté blâmable que j’ai pu constater en lisant certains textes sur le sujet : on ne peut continuellement simplifier tous ces phénomènes porteurs de germes de guerre civile.

Quand vous lisez les écrits qui sous-tendent cette colère, force est de constater qu’ils s’appuient sur les notions d’allogènes et d’autochtones que de véritables « pyromanes » ont cru devoir introduire dans notre constitution. Du temps du président Ahmadou Ahidjo et même au début de l’ère Biya, quand il n’était pas encore le « pape du tribalisme » qu’il est devenu, ces notions n’empoisonnaient pas le débat public.

Par exemple, peu de Camerounais savent que le pharmacien Paul Panka, qui a été maire de Dschang pendant une quinzaine d’années en plein cœur de ce qu’on appelait autrefois « le pays bamiléké », a eu pour maire-adjoint un « authentique beti » (le professeur Tsala Abina), sans que personne n’oser crier au scandale ; aujourd’hui, une telle façon de faire est devenue aussi rare qu’une larme de chien.

Où voit-on dans le Cameroun ce qui se passe dans le Littoral ?

Si on ne pose le problème que sur le plan principiel, il est évident que la réaction du peuple Sawa n’est ni compréhensible, ni acceptable. Mais en tenant compte de l’environnement dans lequel nous baignons depuis novembre 1982, se taire aurait été de leur part, une grave faute.

On ne peut pas, sous prétexte que Douala est une grande ville, accepter que ce qui n’est possible nulle part ailleurs, y soit accepté. Parce que si toute chose est égale par ailleurs, pourquoi n’applique-t-on pas la même « jurisprudence » à Yaoundé dont les chiffres officiels donnent une population quasiment égale à celle de Douala.

On dit, pour minimiser le ressenti de la communauté Sawa, que les Dualas viennent du Congo : mais qui peut me certifier que Foulbés, Bamilékés, Bamuns, Tikars…ont toujours occupés les terres qui sont aujourd’hui les leurs ? L’histoire nous apprend d’ailleurs qu’on vient toujours de quelque part.

La vérité est celle-ci : 40 années de gestion tribale du pays a entrainé la haine de l’autre au point où l’ennemi à abattre est devenu celui qui ne mange, ne s’habille et ne parle comme soi. Partout, on assiste au même repli identitaire et des gens, le maire Emmanuel Nzeté pour exemple, peuvent nous dire si les « autochtones » à Bafoussam lui ont facilité la tâche.

Mon grand-père Johny Baleng a été en 1932, l’un des fondateurs de « la Coopérative agricole des planteurs bamileke de café d’Arabie » (Capbca l’ancêtre de la Caplame) qui a soutenu le développement économique de la vile de Dschang pendant plus d’un demi-siècle ; ma famille a été à l’origine du 1er cinéma, de la 1ere boite de nuit, du 1er hôtel, du 1er collège d’envergure…de ladite ville : aujourd’hui, personne de cette famille, comme de mon village Bafou, ne peut espérer être candidat à la mairie de la ville de Dschang ; on le renverra à l’arrondissement de Nkong-ni que le pouvoir a détaché de celui de Dschang.

Le notable de la chefferie de 3ième degré Baleng que je suis, ne saurait accepter qu’on vienne amputer les terres sur lesquelles s’exerce l’autorité de Johny Baleng au profit de personnes venues d’ailleurs ; alors, je ne me permettrais pas de m’attaquer à un Sawa qui raisonne exactement comme moi.

On retrouve, par conséquent, cet ostracisme partout sur l’étendue du territoire national si bien que vouloir stigmatiser la communauté Sawa plus qu’une autre, est faire preuve d’un parti pris insupportable.

Les solutions ? Le fédéralisme et la protection des minorités.

Ce n’est pas en insultant les Sawa, pas plus que la communauté anglophone hier, qu’on va régler quoi que ce soit dans ce domaine délicat. Le fait est que la gestion tribale et clientéliste que nous subissons a entrainé des replis identitaires tellement importants, qu’il faudrait un siècle de bonne gouvernance pour revenir au statuquo ante.

Des solutions stupides professées par de personnages douteux qui, à l’instar d’Elimby Lobe, croient qu’il est possible et surtout normal que les « allogènes » investissent massivement dans le Littoral afin de permettre à n’importe quel cancre Sawa de les « gérer », ne seront jamais acceptées et seront surtout combattus avec force à la fin du Renouveau.

En revanche, je suis un farouche défenseur des minorités sans lesquelles ce pays n’est plus tout à fait le même. On ne peut pas permettre que la sphère publique soit dominée par des gens de « la même couleur » et croire que les autres resteront les bras croisés. Observons sans complaisance la crise anglophone : à l’échelle du pays, les anglophones constituent une minorité tout comme désormais les Sawa dans le Littoral : que peut « la majorité » contre la colère des anglophones ? Rien ou presque. Lorsque les colères aux échelles locales vont s’agglomérer, ce sera l’implosion certaine de ce pays : est-ce cela qui nous souhaitons pour notre avenir ?

J’ai toujours, même avant le début de la crise anglophone, revendiqué ma préférence pour le fédéralisme. L’urgence se pose aujourd’hui quand on constate que certains sont poussés à repartir vers leurs Régions d’origine, tandis qu’on leur y impose une administration corrompue composée pour l’essentiel d’allogènes « monocouleur » non élus : ce système n’est plus tenable. Les dirigeants doivent être élus au plus près des populations pour que leur légitimité ne soit contestée par personne. Les futurs gouvernants de ce pays doivent en outre inventer un système qui protège les minorités, sans pour autant installer « une dictature des minorités », même si je suis conscient de la complexité du problème.

Ils devront faire preuve d’imagination afin de permettre aux Camerounais de vivre le mieux possible leur différence, faute de quoi, ce pays ne pourra éviter la guerre civile qui nous pend au nez depuis des années. Pour l’instant, je retourne à « ma longue convalescence heureuse » en priant mes détracteurs de m’attaquer avec modération, sinon je pourrais les poursuivre en justice pour non-assistance à « grand-père » amoindri.

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